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Hommage à Robert Yergeau

« C’est quand tu es ivre de chagrin », écrit René Char, « que tu n’as plus du chagrin que le cristal. » C’est dans cette ivresse que le départ de Robert Yergeau nous a tous plongés et, du plus profond de nos souvenirs, le cristal de notre chagrin nous apparaît aujourd’hui comme le cristal de sa voix.

La voix du collègue d’abord. Voix volontiers espiègle, c’est-à-dire malicieuse mais dépourvue de méchanceté. Voix empreinte d’humour, habitée par un sourire complice, voire secouée par le rire. Voix chaleureuse, prompte même à s’enflammer, jamais indifférente, exprimant au contraire avec une identique franchise la totale admiration ou l’indignation véhémente. Voix accueillante, prête à rendre service, totalement engagée dans la vie départementale avec un dynamisme infatigable et le souci constant de l’intérêt général.

La voix du professeur ensuite. Voix enthousiaste, passionnée et passionnante, capable d’entraîner ses étudiants dans sa passion de l’écriture. Voix plurielle, intervenant avec le même bonheur dans des domaines aussi différents que la poésie et l’essai français et québécois du XXe siècle, la littérature franco-ontarienne, la création littéraire, la sociocritique et l’éditique. Voix érudite, mais à même de présenter avec clarté les notions les plus complexes. Voix exigeante, mais procurant en retour à ses étudiants aide et encouragement.

La voix du chercheur. Voix savante, fouilleuse d’archives, dotée d’une intelligence pénétrante, disséquant avec minutie et explicitant sans concession tous les jeux et les enjeux de l’institution littéraire franco-canadienne. Voix qui s’est brillamment exprimée au sein de plusieurs ouvrages, tous fondamentaux, mais qui est aussi à l’origine de très nombreux articles, sans oublier les colloques où elle a fait entendre son souffle, elle qui, je la cite, « préfér[ait] la salle à “fournaise” (là où ça chauffe !) au salon où on discourt trop souvent à vide ».

La voix du poète. Voix précoce : elle n’a pas 25 ans lorsque paraît son premier recueil. Voix qui mêle intuitions et fulgurances : « Nous sommes en instance de déportation. Nous habitons l’orage à la recherche de la source plénière. Nous traquons les mystères et l’évidence sera notre condition ultime. » Voix d’où jaillit le cri d’une sensibilité exacerbée : « Je défais mes yeux larme après larme. Je rapproche mes mains d’un impossible centre. Mon ombre n’aura plus qu’elle-même pour se rappeler le fantôme violent de mes illusions. J’aurai à cœur de me reconnaître jusqu’à l’oubli. Ce sera comme demander à soi-même droit d’asile. »

La voix de l’éditeur, enfin. Voix du Nordir, cumulant à elle seule toutes les tâches, de la lecture des manuscrits à leur révision, jusqu’à leur mise en pages et la commercialisation des ouvrages. Voix ô combien altruiste puisqu’elle a travaillé durant de longues années à donner un écho aux voix de quelque 60 écrivains et essayistes de l’Ontario français et de l’Outaouais, publiant près de 150 livres, couronnés par les prix littéraires les plus prestigieux (Gouverneur général, Émile-Nelligan, Trillium, etc.).

Voix du collègue affable et dynamique. Voix captivante du professeur. Voix du chercheur chevronné. Voix du poète inspiré. Voix de l’éditeur généreux. Voix à la puissante fragilité, voix pétrie à la fois d’une passion débordante et d’une souffrance secrète, ta voix de cristal, cher Robert, est aujourd’hui brisée, mais ses innombrables éclats seront pour toujours enchâssés dans chacune des pages de tes écrits, tout comme ils résonneront à jamais dans le cœur de chacun d’entre nous.

4 novembre 2011